31 décembre 2005

Nature & Culture

J'ai retrouvé ça dans mes archives …
… mais ça reste d'actualité …


Albert Le Bris, agriculteur breton interrogé sur RTL-midi, tient le rôle peu enviable du dernier des Mohicans. Il reste le seul exploitant de son hameau après l'abandon de ses deux derniers collègues. Peu loquace sur la raison de ces désertions, il lâche une phrase anodine : "le litre de lait vaut moins cher qu'un litre d'eau "...
En entendant une pareille incongruité, on prend une grande claque !
Dans mon enfance, l'eau se puisait au puits, le lait perlait aux pis des vaches.
Rapporter un seau plein d'eau exigeait un effort physique mais aucune contrepartie financière. Le lait était payé au paysan dans un rapport marchand qui semblait équitable à tous.
Profondément associé à notre vision mythologique de la vie, le lait peut-il, en termes marchands, céder le pas à l'eau, tout aussi essentielle mais perçu depuis toujours comme un " don inaliénable de la nature ?".

Depuis, les eaux en bouteilles nous rendent fort, nous procurent l'équilibre. La soif physiologique a été évacuée au profit d'une soif de conformité. Conformité à une image indéfiniment répétée par la publicité. Cette aliénation, Guy Debord la caractérisait comme le spectaculaire intégré. Dans notre société marchande, le spectacle se vend mieux que le réel. L'inversion des rapports entre la marchandise et sa représentation spectaculaire est permanente. Pour certains, dont les producteurs, c'est dur à avaler !

Ce billet n'aurait pas été écrit si, avant de capter ces paroles au vol, je n'avais lu le matin même cette remarque dans le papier d'un ami économiste :

" Nous ne pouvons ici éviter d'évoquer le rôle de «paysagistes» maintenant explicitement proposé au monde paysan... ".

Évoquant la mise en scène de la nature, il soulignait avec finesse " à quoi bon écrire des paysages chef-d'œuvres si personne ne sait les lire ? Reste la jachère ".

Une fois encore, du renversement des valeurs naissait un malaise.

Certes, opposer passé idyllique et présent perverti n'est pas satisfaisant, mais les paysages de nos contrées, témoignages de la peine des hommes, doivent-ils être stérilisés pour répondre à une esthétique de l'espace sauvage, tellement prisée par des citadins "acculturés" ?


Ecrit le 29 novembre 1994 …
* J P M *

28 décembre 2005

Dis Maman, c'est tout blanc ! On va faire un tour en bagnole ?

Ça y est ! Elle est là, la neige !

Ça vous change un paysage et ça affole les rédactions.
Quelques centimètres de neige sur les routes, principales ou secondaires, et c'est l'épopée garantie. Là un groupe de "naufragés" de la route a trouvé son Hospice du Grand St Bernard dans une station service salvatrice. Là une malheureuse automobiliste diabétique et insulino-dépendante, ayant malencontreusement glissé dans un fossé, raconte l'effroyable désinvolture face à son malheur des "services publics" : gendarmerie, pompiers, dépanneurs …
Bref, chaque hiver, la télévision nous renvoie l'image de notre insoutenable légèreté face à la nature. Certains d'être les Rois de ce monde, nous finissons par nous croire invulnérables.
Hiver comme en été, c'est kif-kif.
Même en hors piste, les avalanches ne m'atteindront jamais ! (25 morts la saison précédente)… La mer, c'est une grande baignoire ! (10.000 "plaisanciers" secourus en 2005)…
Bref, à part les professionnels du risque ou les pratiquants confirmés, on a l'impression que la notion de "risque" ne fait plus partie de la plus élémentaire vigilance.

Mais ce sont là propos de vieux c…

Allez, une citation de Michel Field pour terminer dans la note :
" La télévision n'invente rien. La seule image qu'elle ait jamais créée, c'est la neige de la fin des programmes ! "

25 décembre 2005

Dignité, que d'abus on commet en ton nom !

C'est Noël …

L'espérance d'un monde de paix ?
Non ! la grandiloquente célébration consumériste !

Une fête, qu'elle soit d'origine païenne ou chrétienne, vidée de son symbolisme.
Exit le petit d'homme que l'on nomma Jésus ! Bienvenue la Divine Carte, toujours bleue ! Elle a déjà bien roulé la garce ! En plus, de l'avis unanimes des archanges des ondes médiatiques, elle chauffe dur en cette saison !
Dans cette époque formidable que nous prédisait en son temps le prophète Reiser on n'en est pas à une torsion de sens près. Les vessies sont bien des lanternes.
Il y en a pourtant une qui m'est restée en travers du gosier !
C'était durant la grève des conducteurs de trains de la ligne D du RER.
Interviews croisés de syndicalistes (combatifs) , d'usagers (exaspérés), de dirigeants de la SNCF (optimistes) …
Le motif affiché de la grève : le changement de grille de service. C'est récurrent. Pour faire simple, à chaque passage de l'heure d'été à l'heure d'hiver, on a droit à un "mouvement social".
Vers la fin du conflit un journaliste tend son micro à un gréviste se réclamant du syndicat SUD-Rail. J'ai retenu de ce court échange qu'il se battait avec ses camarades au nom de leur "dignité" ! Ouf!
Chaque travailleur, chaque citoyen peut et doit revendiquer le respect de sa dignité. Employer ce mot chargé de sens à propos de ce conflit, passablement artificiel, portant sur une catégorie de personnels que leur statut met à l'abri des extrêmes rigueurs du secteur concurrentiel, est, pour le moins, une impropriété.
D'autant mal venue que le mot fut judicieusement employé par des journalistes évoquant la "dignité bafouée" de salariés spoliés de leurs droits les plus élémentaires par des délocalisateurs acharnés (souvent doublés de déménageurs express).

Même à Noël, il ne faut pas se laisser aller à rêver. Les mots sont des armes. Le meilleur bouclier contre leurs effets est encore d'exercer une rectification sourcilleuse de leur sens véritable.


16 décembre 2005

Les sanglots longs des violons de l'automne …

Ce matin le vent du nord et la pluie ont indisposé mes arbres. Mon beau chêne a secoué ses plumes. Elles gisent sur le gazon. L'écureuil familier exécute avec l'agilité d'une impondérable libellule son ballet aérien de branche en branche. Dans cette nature qui s'assoupit le gris lumineux des tourterelles à collier parsème des taches furtives. Le chat, plus régulier dans ses horaires que la SNCF, pointe ses oreilles au fond du jardin. Il espére toujours se mettre sous la griffe l'un de ces alléchants volatiles. Hélas pour lui, on le voit venir de haut et de loin. Il faudrait que l'oiseau soit absorbé par sa besogne pour ne pas voir la terrible silhouette s'approcher dangereusement …

Hier soir en rentrant d'une causerie sur Jacques Ellul et sa critique de la société technicienne, je relisais "De la Bible à Kafka", de George Steiner.

C'est l'avantage des transports pas communs de vous octroyer une plage (généralement) invariable de temps que vous pouvez tranquillement consacrer à la lecture.

Steiner fait partie de ces intellectuels fascinants, au parcours prestigieux, qui nous amènent immanquablement à nous poser cette question " Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà / De ta jeunesse ?". Comment en une vie d'homme peut-on accumuler une telle érudition, avoir fréquenté tant d'auteurs, écrit tant de livres ?

Bref, cet ouvrage que je lis en pointillé, quelques pages par ci, quelques pages par là, m'a renvoyé à Paul Celan. Oh! non, ce n'est pas la vedette des "mieux-vendus" mais il mérite d'être sorti de l'ombre.

Steiner le cite abondamment car Celan a connu l'indicible, le terrifiant calvaire des camps et sa poésie en porte témoignage. J'ai donc relu en français et en allemand son texte le plus cité : Todes Fuge, Fugue de Mort. Ecrit en 1945, en allemand, la langue de ses bourreaux, par un écrivain né en Roumanie qui finira ses jours à Paris comme lecteur à l'Ecole Normale Supérieure. Ce texte est d'une sinistre beauté.

« Lait noir de l'aube nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons nous buvons
nous creusons une tombe dans les airs
on n'y est pas couché à l'étroit
Un homme habite la maison il joue avec les
serpents il écrit
il écrit quand vient le sombre crépuscule en Allemagne
tes cheveux d'or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles fulminent
il siffle ses dogues
il siffle pour appeler ses Juifs et fait creuser
une tombe dans la terre
il ordonne jouez et qu'on y danse.

Lait noir du petit matin nous te buvons le soir
Nous te buvons midi et matin nous te buvons la nuit
Nous buvons et buvons
Un homme habite la maison tes cheveux d'or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamit il joue avec les serpents
il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître venu d'Allemagne
il crie plus sombres les violons et alors vous monterez en fumée dans l'air
alors vous aurez une tombe dans les nuages où l'on gît non serré
Lait noir du petit matin nous te buvons le soir
Nous te buvons au midi la mort est un maître venu d'Allemagne
Nous te buvons au soir et au matin nous buvons et buvons
Il t'atteint avec une balle de plomb il ne te rate pas
Un homme habite la maison tes cheveux d'or Margarete
Il jette ses molosses contre nous il nous offre une tombe dans l'air
Il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître venu d'Allemagne
Tes cheveux d'or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamit »

"Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends
wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
wir trinken und trinken
wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng
Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne er pfeift seine Rüden herbei
er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde
er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz".

Paul Celan c'est suicidé en 1970 en se jetant dans la Seine …

J P M

15 décembre 2005

Par une triste matinée d'hiver …

La neige n'est pas encore là. D'une certaine façon ça serait mieux … La dette serait peut-etre moins lourde à porter … La dette des ans, la dette de la Frrrance …

Bref, faut faire avec … Les cheveux gris, le temps grisailleux, le moral en demi-deuil …

Pouce ! C'était pour rire ! N'allez pas croire ce que j'écris ! Tout n'est pas aussi sombre. Les oiseaux sont toujours là, dans le jardin, à se poursuivre, à becqueter les petits insectes ou le lombrics, selon …

Et puis, ce blog, cette bouteille à la mer, ce projet, cet aiguillon vers l'avenir … Quelles promesses d'inattendu, de variété, de rencontres en tous genres …

De quoi sera-t-il question dans ces pages virtuelles ? D'émotions partagèes, j'espère … De céline, de Bach, d'actualité … Du vieux et du neuf, enfin …

Allez ! On se jette à l'eau … quelques bribes avant de se quitter …

Enfants
Mes chers enfants
Hormis la tendresse
Nous avons peu à vous donner
Le monde chaque jour est à découvrir
Le monde chaque jour est à bâtir
Découvrez-le
Bâtissez-le

Jean-Paul Margnac

Pour une surprise, c'en fut une …

L'autre soir j'étais allé ecouter Luchini lire Le Voyage … Avec appréhension …
Comment ce cabotin notoire ( insupportable à la télé ) pouvait-il rendre la sublime “petite musique” célinienne ?
Pour une surprise, c'en fut une* ! A couper le souffle ! Luchini habité jusqu'à l'hallucination par la prose de Céline, que dis-je, la poésie !
Plus de cabot. Un comédien au service d'un texte difficile à articuler. Quelle leçon de théâtre ! Chaque phrase, chaque expression, chaque période ciselée, révélèe comme un joaillier met en valeur ses plus belles gemmes dans une sobre vitrine.
Pas d'effets faciles, pas d'a-peu-près mais une gourmande dégustation langagière offerte avec jubilitation au public. Une invitation à lire et relire encore ces pages éblouissantes, telles qu'il y eut un “avant” et un “après” le Voyage au bout de la nuit.

Allez, on ne va pas se quitter comme ça ! Laissez vous emporter par l'émotion de ces quelques lignes clôturant le Voyage :

" Le zinc du canal ouvrait juste avant le petit jour à cause des bateliers. L’écluse commence à pivoter lentement sur la fin de la nuit. Et puis c’est tout le paysage qui se ranime et se met à travailler. Les berges se séparent du fleuve tout doucement, elles se lèvent, se relèvent des deux côtés de l’eau. Le boulot émerge de l’ombre. On recommence à tout voir, tout simple, tout dur. Les treuils ici, les palissades aux chantiers là-bas et loin dessus la route voici que reviennent de plus loin encore les hommes. Ils s’infiltrent dans le jour sale par petits paquets transis. Ils se mettent du jour plein la figure pour commencer en passant devant l’aurore. Ils vont plus loin. On ne voit bien d’eux que leurs figures pâles et simples ; le reste est encore à la nuit. Il faudra bien qu’ils crèvent tous un jour aussi. Comment qu’ils feront ?
Ils montent vers le pont. Après ils disparaissent peu à peu vers la plaine et il en vient toujours des autres, des hommes , des plus pâles encore, à mesure que le jour monte de partout. A quoi ils pensent ?

De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin … Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve, toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne et nous, tout qu’il emmenait, la Seine, aussi, tout, qu’on en parle plus. "


J P M

* Incipit du chapitre décrivant le séjour aux Etats-Unis