J'ai retrouvé ça dans mes archives …
… mais ça reste d'actualité …
Albert Le Bris, agriculteur breton interrogé sur RTL-midi, tient le rôle peu enviable du dernier des Mohicans. Il reste le seul exploitant de son hameau après l'abandon de ses deux derniers collègues. Peu loquace sur la raison de ces désertions, il lâche une phrase anodine : "le litre de lait vaut moins cher qu'un litre d'eau "...
En entendant une pareille incongruité, on prend une grande claque !
Dans mon enfance, l'eau se puisait au puits, le lait perlait aux pis des vaches.
Rapporter un seau plein d'eau exigeait un effort physique mais aucune contrepartie financière. Le lait était payé au paysan dans un rapport marchand qui semblait équitable à tous.
Profondément associé à notre vision mythologique de la vie, le lait peut-il, en termes marchands, céder le pas à l'eau, tout aussi essentielle mais perçu depuis toujours comme un " don inaliénable de la nature ?".
Depuis, les eaux en bouteilles nous rendent fort, nous procurent l'équilibre. La soif physiologique a été évacuée au profit d'une soif de conformité. Conformité à une image indéfiniment répétée par la publicité. Cette aliénation, Guy Debord la caractérisait comme le spectaculaire intégré. Dans notre société marchande, le spectacle se vend mieux que le réel. L'inversion des rapports entre la marchandise et sa représentation spectaculaire est permanente. Pour certains, dont les producteurs, c'est dur à avaler !
Ce billet n'aurait pas été écrit si, avant de capter ces paroles au vol, je n'avais lu le matin même cette remarque dans le papier d'un ami économiste :
" Nous ne pouvons ici éviter d'évoquer le rôle de «paysagistes» maintenant explicitement proposé au monde paysan... ".
Évoquant la mise en scène de la nature, il soulignait avec finesse " à quoi bon écrire des paysages chef-d'œuvres si personne ne sait les lire ? Reste la jachère ".
Une fois encore, du renversement des valeurs naissait un malaise.
Certes, opposer passé idyllique et présent perverti n'est pas satisfaisant, mais les paysages de nos contrées, témoignages de la peine des hommes, doivent-ils être stérilisés pour répondre à une esthétique de l'espace sauvage, tellement prisée par des citadins "acculturés" ?
Ecrit le 29 novembre 1994 …
* J P M *
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