Le poème, cette forme particulière de message, exerce une fascination durable sur l'humanité. A-t-il existé à travers les âges une communauté n'ayant développé aucun agencementspécifique des mots de sa langue le distinguant ipso facto de la simple communication utilitaire ? C’est peu probable.
La poésie possède donc un caractère universel mais une question reste ouverte : comment cerner le fait poétique ? Confrontée à la variété des «formes poétiques», notre manie classificatoire se casse les dents. Que nous dit-elle de définitif sur la poésie ?
Si l'on veut par exemple qualifier cette strophe du Bateau Ivre :
« J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs ! » …
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs ! » …
doit-on affirmer qu’il s’agit d’un « texte coloré » ?
Mais quel épithète attribuer alors à ce quatrain du Desdichado de Nerval ?
« Je suis le ténébreux, – le veuf, l’inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie. »
Le Prince d’Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie. »
est-il pertinent de qualifier cette poésie d'ésotérique, où chaque signe — y compris les signes de ponctuation — recèle un sens lourdement dissimulé ?
Il est aussi des poésies surréalistes*,
« Mon avion en flammes mon château inondé de vin de Rhin
mon ghetto d’iris noir mon oreille de cristal
mon rocher dévalant la falaise pour écraser le garde-champêtre
mon escargot d’opale mon moustique d’air
mon édredon de paradisier ma chevelure d’écume noire
mon tombeau éclaté ma pluie de sauterelles rouges
mon île volante mon raisin de turquoise … »,
mon ghetto d’iris noir mon oreille de cristal
mon rocher dévalant la falaise pour écraser le garde-champêtre
mon escargot d’opale mon moustique d’air
mon édredon de paradisier ma chevelure d’écume noire
mon tombeau éclaté ma pluie de sauterelles rouges
mon île volante mon raisin de turquoise … »,
il en est d'autres que l’on pressent écloses dans quelque cénacle précieux, loin de l’agitation vaine des soucis du vulgaire**…
« La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l’archet au doigt, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles. »
Rêvant, l’archet au doigt, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles. »
Il est aussi des textes*** involontairement poétiques :
« Soit I un pavé borné dans RP, F un ensemble fermé contenu dans I, f une application continue de RP dans R. Alors, f(F) est un ensemble de R fermé borné. »
Même en multipliant les exemples à l’infini, on reste toujours loin d’une hypothétique structure explicative. Inutile donc d’essayer de définir la poésie. Tant d’auteurs s’y sont cassé les dents, nous laissant le même sentiment que l’insensé qui prétend atteindre l’horizon …
Posons simplement que la variété de la poésie est de l’ordre de celle de la langue. Inépuisable !
George Steiner****, assigne une fonction encore plus irremplaçable à la poésie. Surtout à sa mémorisation :
" … ce que l’on sait par cœur est inaliénable ; on ne peut déposséder quiconque de ce qu’il porte en lui de connaissance dans un monde où règnent la censure et l’oppression … De grandes âmes ont survécu à l’oppression parce qu’elles connaissaient des textes par cœur …
Je lis chaque jour Héraclite et certains poètes modernes comme Paul Celan et quand bien même je ne comprendrais pas ces textes, je les apprends par cœur pour qu'ils soient partie intégrante de mon être. L'œuvre tout à coup m'accueille, sans s'expliquer, et j'ai enfin accès à ce poème."
Ecoutons le chant des poètes et laissons parler notre émotion sans retenue …
JPM
* Benjamin Péret. Allo.
** Stéphane Mallarmé. Apparition.
*** Marc Zamansky. Dunod. Introduction à l’algèbre et l’analyse moderne.
**** Entretiens 10/18

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire