Ce matin le vent du nord et la pluie ont indisposé mes arbres. Mon beau chêne a secoué ses plumes. Elles gisent sur le gazon. L'écureuil familier exécute avec l'agilité d'une impondérable libellule son ballet aérien de branche en branche. Dans cette nature qui s'assoupit le gris lumineux des tourterelles à collier parsème des taches furtives. Le chat, plus régulier dans ses horaires que la SNCF, pointe ses oreilles au fond du jardin. Il espére toujours se mettre sous la griffe l'un de ces alléchants volatiles. Hélas pour lui, on le voit venir de haut et de loin. Il faudrait que l'oiseau soit absorbé par sa besogne pour ne pas voir la terrible silhouette s'approcher dangereusement …
Hier soir en rentrant d'une causerie sur Jacques Ellul et sa critique de la société technicienne, je relisais "De la Bible à Kafka", de George Steiner.
C'est l'avantage des transports pas communs de vous octroyer une plage (généralement) invariable de temps que vous pouvez tranquillement consacrer à la lecture.
Steiner fait partie de ces intellectuels fascinants, au parcours prestigieux, qui nous amènent immanquablement à nous poser cette question " Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà / De ta jeunesse ?". Comment en une vie d'homme peut-on accumuler une telle érudition, avoir fréquenté tant d'auteurs, écrit tant de livres ?
Bref, cet ouvrage que je lis en pointillé, quelques pages par ci, quelques pages par là, m'a renvoyé à Paul Celan. Oh! non, ce n'est pas la vedette des "mieux-vendus" mais il mérite d'être sorti de l'ombre.
Steiner le cite abondamment car Celan a connu l'indicible, le terrifiant calvaire des camps et sa poésie en porte témoignage. J'ai donc relu en français et en allemand son texte le plus cité : Todes Fuge, Fugue de Mort. Ecrit en 1945, en allemand, la langue de ses bourreaux, par un écrivain né en Roumanie qui finira ses jours à Paris comme lecteur à l'Ecole Normale Supérieure. Ce texte est d'une sinistre beauté.
« Lait noir de l'aube nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons nous buvons
nous creusons une tombe dans les airs
on n'y est pas couché à l'étroit
Un homme habite la maison il joue avec les
serpents il écrit
il écrit quand vient le sombre crépuscule en Allemagne
tes cheveux d'or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles fulminent
il siffle ses dogues
il siffle pour appeler ses Juifs et fait creuser
une tombe dans la terre
il ordonne jouez et qu'on y danse.
…
Lait noir du petit matin nous te buvons le soir
Nous te buvons midi et matin nous te buvons la nuit
Nous buvons et buvons
Un homme habite la maison tes cheveux d'or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamit il joue avec les serpents
il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître venu d'Allemagne
il crie plus sombres les violons et alors vous monterez en fumée dans l'air
alors vous aurez une tombe dans les nuages où l'on gît non serré
Lait noir du petit matin nous te buvons le soir
Nous te buvons au midi la mort est un maître venu d'Allemagne
Nous te buvons au soir et au matin nous buvons et buvons
Il t'atteint avec une balle de plomb il ne te rate pas
Un homme habite la maison tes cheveux d'or Margarete
Il jette ses molosses contre nous il nous offre une tombe dans l'air
Il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître venu d'Allemagne
Tes cheveux d'or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamit »
"Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends
wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
wir trinken und trinken
wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng
Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne er pfeift seine Rüden herbei
er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde
er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz".
Paul Celan c'est suicidé en 1970 en se jetant dans la Seine …
J P M
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